Californication ("The People v. Harold Freeman" - 1988)
Caught from Behind II - The sequel ("Prises par Derrière II - La suite") n'est probablement pas le film le plus réussi du 7e art. Ce n'est certainement pas le plus célèbre auprès du grand public. Mais c'est sans aucun doute une des oeuvres les plus importantes de l'histoire du cinéma pornographique. Le temps est venu de lui rendre, et à son réalisateur, Harold "Hal" Freeman, l'hommage qu'ils méritent. Et en attendant que Pierre Bellemare se penche sur le destin de ce bienfaiteur de l'humanité...
1. The Land of Opportunity
Nous sommes en Californie, au début des années 80. Notre héros, Harold Freeman, est l'heureux et très occuppé président d’Hollywood Video, société spécialisée dans la production de films pour adultes, sur un marché alors florissant.
Et il pouvait avoir le sentiment d'être arrivé au bon moment. Pour faire des affaires dans ce secteur auparavant, dans les années 1970, il lui aurait fallu compter avec les petites frappes des organisations criminelles: Seules les mafias osaient généralement braver les lois sanctionnant de lourdes peines la production et le commerce entre Etats de ces pellicules "obscènes". Et la Cour Suprême, qui avait soigneusement confié aux juges locaux le soin d’apprécier l'"obscénité" en fonction des "standards moraux de leur propre communauté", n'avait évidemment rien réglé: à cette époque, pour être bien distribué, il lui aurait fallu recourir à tout un système souterrain de passeurs (assumant le risque du transport) et de collecteurs associés (percevant une part du profit, et généralement négociée à coup d'arguments qu"on ne peut pas refuser").
Non, vraiment, l’apparition de la cassette vidéo lui avait facilité les choses. D'abord ça simplifiait radicalement l’échange et la distribution des films. Et puis, du coup, tout un nouveau public s'était enfin mis aux films pornos: tous ceux qui préféraient la location de vidéos à domicile, l'intimité du salon et de la boite de Kleenex plutôt que la fréquentation collective des salles obscures spécialisées. Seulement voilà, si ses clients et leurs cassettes étaient généralement protégés par des interprétations libérales du Premier Amendement, lui, comme tous les réalisateurs, était devenu la nouvelle cible favorite des autorités...
2. Caught from Behind... caught by the Law.
Lorsqu'en ce mois de septembre 1983 il rassemble pour un nouveau tournage sa poignée de recrues dégottées via ses intermédiaires habituels (cette fois c'était la World Modelling Agency, véritable Manpower de l'acteur porno), il sait bien qu'une descente de police n'est pas à exclure. Mais pour tourner la suite de "Caught from Behind", il a pris les précautions habituelles et choisi un lieu bien isolé, dans une résidence privée, chez Nancy, qui leur loue sa maison, et à qui, geste commercial ou sens aigü de l'hospitalité, il réserve même une petite scène dans le film.
Hélas, la loi est dure et son bras long. Et c'est précisément pour avoir embauché cinq actrices s’étant livrées devant caméra à des activités sexuelles qu'Harold Freeman est traîné devant le tribunal correctionnel du comté de Los Angeles.
Mais, surprise, on ne le poursuit pas pour obscénité, comme d'habitude. Non, l'accusation a bien remarqué qu'en Californie les condamnations pour obscénité se font rares, les juges appliquant des standards de plus en plus tolérants.. Les services du procureur veulent essayer quelque chose de nouveau, de plus radical: Le voilà accusé de cinq charges de proxénétisme.
Le Code pénal de Californie réprimant "le fait de fournir à autrui une personne à des fins de prostitution", pourquoi ne pas l'appliquer après tout aussi à cet homme qui a bien payé ces actrices pour qu'elles aient des relations sexuelles? Le jury en convient, qui, après procès, confirmé en appel, le reconnaît coupable et lui inflige du sursis, avec période probatoire de cinq ans. Et voilà Hal condamné à passer 90 jours dans une prison du comté et à payer deux amendes de 10.000$ (Californie) et 1.000 $ (Etat fédéral).
3. Supremes' Pleasure
C'était sans compter la sagesse d'une Cour Suprême de Californie plutôt libérale, qui se saisit de l'affaire, un tantinet agacée par l'utilisation extensive d'un texte anti-prostitution pour réprimer la fougue créatrice des tournages de pornos.
Les arguments sont simples: D'un côté l’accusation continue à soutenir que les acteurs et actrices s'étaient bien livrés à de la prostitution, ayant été filmés dans des activités sexuelles contre rétribution, et qu’en conséquence le producteur s’était, lui, rendu coupable de proxénétisme, ayant servi d’intermédiaire à ces acteurs dans leur activité. Et pour réponse, M Freeman de protester qu’en l’absence de client, il ne saurait y avoir ni prostitution ni proxénétisme.
La solution de la Cour dans The People v. Harold Freeman (1988) est assez piquante. Elle ne se rend à aucune des deux argumentations. Le plus sérieusement du monde, les juges rappellent la définition jurisprudentielle de la prostitution qu'ils ont contruite au fil des précédents: Est prostitution tout acte impudique entre plusieurs personnes, lors duquel les parties génitales, les fesses ou les seins, de la prostituée ou du client, entrent en contact avec une partie du corps de l’autre, pour exciter sexuellement ou provoquer le plaisir du client ou de la prostituée.
Or les braves acteurs recrutés par Hal officiaient d'abord pour l'argent (pas pour le plaisir), et notre réalisateur les rémunairaient pour faire son film, pour fabriquer un produit commercial (et pas pour son propre plaisir). pour la Cour, les textes anti-prostitution ne peuvent légalement s'appliquent aux tournages de films pronographiques. Mieux, elle ajoute même que telle n'a pas été l'intention du législateur et que, dès lors "quelle que soit notre opinion personnelle de l’utilité sociale de ce genre bien particulier de films", ils sont protégés par le Premier Amendement garantissant la liberté d'expression.
4. Happy ending
En ayant voulu la tête d'Harold Freeman, en cherchant à tout prix à obtenir une condamnation explicite, lourde et définitive de la production pornographique californienne, grâce à l'entêtement procédurier d'un obscur réalisateur de X et au libéralisme des juristes californiens, l'administration de l'Etat a finalement provoqué un arrêt de pincipe d'effet totalement inverse. Hal innocenté, la pornographie sortait de la zone grise des tournage clandestins et, légalement protégée, pouvait acceder au statut de businness à part entière.
Le "miracle californien" de Porno Valley allait ainsi véritablement commencer alors même que tous les autres Etats américains en restaient à leurs régimes de prohibition légale. Rebaptisée "Adult entertainment industry", l'industrie de la video porno devait se développer en symbiose avec Hollywood, auquel elle empruntait techniciens (en mal de rémunérations au noir) et acteurs (ratés, en mal de cachets). Et la mise au point d'un camescope grand public par Sony en 1983, l'année même où Freeman était poursuivi , annonçait déjà la baisse radicale des coûts de production d'un secteur bien établi et désormais excessivement rentable.








